Sheldon Brown, ou de l’autorité sur Internet

Alexandre Simard | 23 octobre 2007

Je revenais d’acheter mon muffin au Autour d’un pain, et la propriétaire du fixie rose toujours stationné sur Mt-Royal arrivait en même temps que je passais devant son spot de stationnement.

D’abord, kudos à elle qui roule dans la pluie. Ensuite, je me suis mis à penser à Sheldon Brown. Si vous aimez le vélo un peu, vous connaissez Sheldon Brown. Employé d’une boutique de vélo du Massachusetts, il publie depuis plus de 10 ans des observations, conseils et guides sur le vélo sur son site personnel, traitant de sujets allant du choix d’une bonne lumière à comment bâtir soi-même ses roues.

Dans le milieu des fixies, Sheldon est un demi-dieu. On n’utilise plus son nom de famille depuis longtemps, presque tout le monde a déjà piaillé son mot d’ordre: “Coasting is bad for you“. Toute personne qui se monte un vélo à pignon fixe s’est déjà référé à maintes reprises aux articles de Sheldon. Moi par exemple, je suis justement rendu à monter mes roues. Sheldon a la réponse.

Comment Sheldon en est-il venu à disposer d’une autorité aussi inébranlanble sur Internet?

Ne vous faites pas d’idées, si vous écrivez un article avec vos idées sur le wheelbuilding, vous n’avez aucune chance d’influencer autant de gens que Sheldon. Manifestement, ce n’est pas à cause du design de son site ou de son système de navigation impeccable. Les véritables raisons sont si simples et si insaisissables: l’expertise et la passion du domaine, l’intérêt pour la communication écrite et la participation aux échanges avec la communauté.

Sheldon connaît son affaire, tout simplement. C’est un passionné. Il aborde une variété de sujets reliés au vélo, des sujets souvent très précis, pour lesquels il a toujours des opinions et conseils détaillés à formuler. Il n’a pas besoin de mettre de l’avant ses années d’expérience, ou sa formation ou ses mentors célèbres. Il peut se permettre de commenter honnêtement et simplement, en sachant que son opinion, bien que sujette à discussion, s’appuie sur une bonne dose de réelles connaissances. Il n’hésite jamais à présenter dans ses articles des points de vue opposés aux siens, et à expliquer ce qu’il retient de ceux-ci.

Sheldon sait écrire, aime écrire et le fait régulièrement. Ses articles sont clairs, concis et complets. Ils présentent ses connaissances de façon directe. De plus, Sheldon aime clairement écrire, et n’a aucun problème de discipline: son site est très volumineux, constamment mis à jour et augmenté. Bref, c’est un ouvrage d’amour et non d’obligation. C’est souvent ce qui fait la différence entre un site abandonné et un site continuellement en croissance. Un site abandonné ne gagne jamais en autorité.

Sheldon est un membre actif de sa communauté. Il répond à ses emails, publie régulièrement des articles contribués par d’autres personnes, offre son site comme espace de discussion. Il est ouvert et aime échanger. Pourquoi ne le serait-il pas? Il en connaît beaucoup, mais il aime toujours apprendre, et il n’est pas gêné ou inquiété par ses propres limites.

Sheldon et vous

Qu’est-ce qu’on peut retenir du cas Sheldon?

D’abord, qu’il est difficile à reproduire. Rarement allez-vous trouver toutes ces qualités et intérêts chez une seule et même personne. En passant, le fait qu’il s’agisse d’une seule personne aide aussi, puisque cela assure une “voix”, c’est-à-dire un style, une approche reconnaissable entre les articles, qui permet une sympathie, un attachement à un site au complet.

Si vous avez un Sheldon dans votre entreprise, quelqu’un qui connaît le domaine, aime écrire, le fait par goût et aime échanger avec ses pairs, profitez-en! Ouvrez-lui un blog sur votre serveur (ou ailleurs, c’est gratuit!), et donnez-lui les clés. Encouragez-le/la à surfer et à s’impliquer dans la communauté Internet. Ne lui demandez pas trop de le faire, sinon vous pourriez transformer un ouvrage d’amour en ouvrage d’obligation. Idéalement, il/elle doit sentir que c’est toléré, mais que la laisse est courte. Un petit feeling d’interdit aide même à la passion. L’impression de voler des heures au patron pour ses intérêts personnels. Si ces intérêts personnels correspondent au domaine de votre entreprise, nourrissez cette impression chez votre Sheldon.

Si vous n’avez pas de Sheldon dans vos rangs, ce sera plus difficile pour vous.

Vous pouvez confier la rédaction de contenu à une firme externe, mais le contenu souffrira d’une moins grande qualité (l’expertise, c’est pointu, et c’est vous qui la détenez, pas une firme externe!), et il n’y aura pas de “voix”, pas de passion. Et si vous confiez l’établissement d’une présence dans la communauté à une firme externe, ça va vous coûter très cher, et ça ne sera jamais aussi efficace que si vous le faisiez vous-même, parce que ce ne sera pas authentique.

Vous pouvez mandater un de vos employés à la tâche. Peut-être quelqu’un qui travaille déjà à la documentation de vos produits ou à la rédaction technique. Souvent, cette personne n’est pas le réel expert du domaine dans votre entreprise. Ça paraîtra, mais c’est mieux que rien. Le plus grand danger, c’est plutôt l’absence de passion. C’est un mandat, après tout.

Votre meilleure approche, c’est d’aiguiller gentiment un de vos experts vers l’écriture, la publication et la participation aux communautés Internet. L’expert est un candidat idéal, puisqu’il est clairement déjà passionné par son sujet, et habituellement aime en discuter avec d’autres. Le défi dans ce cas c’est l’adoption de la forme écrite. Pour faciliter cette adoption, il faut vanter la forme plus libre de ce type de communication. On ne parle plus de produire des documents complets et fidèles aux normes, qui sont souvent des boulets aux pieds des experts. Offrez-leur de publier un blog personnel en échange de ne plus avoir à rédiger ce type de documents, par exemple. Cela pourrait être vu comme une libération et aider la motivation. Dites-vous qu’au bout du compte, ce blog et les contributions à la communauté qui l’accompagneront distilleront assurément une expertise et des connaissances plus complètes, plus détaillées et plus plaisantes à lire (!) que les documents auxquels vous renoncez.

Cette expertise publiée vous sera utile à l’interne autant qu’elle aidera à l’établissement de votre autorité.



Un commentaire pour “Sheldon Brown, ou de l’autorité sur Internet”

  1. Stephane dit :

    Très bon ton article, je pense avoir compris le message :)

    Merci de nous faire découvrir tes talents !

    Stephane

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